Un TJM de 400 € sonne bien dans une conversation. On multiplie par vingt jours, on tombe sur 8 000 € par mois, et on se dit qu’on vit correctement. Sauf que ce raisonnement ne tient pas debout : un mois de freelance n’est pas un mois de salarié. Entre les jours non facturables, les cotisations et les creux d’activité, la réalité du compte en banque raconte une autre histoire. Détaillons ce qui reste vraiment, une fois tout payé.
Le piège du calcul « vingt jours par mois »
Prenons un exemple simple que beaucoup de débutants refont dans leur coin : une freelance qui facture 200 € la journée imagine volontiers 4 000 € de revenu mensuel, en partant du principe qu’elle travaille cinq jours par semaine. Le calcul est faux.
Un mois de travail indépendant ne correspond jamais à vingt jours pleins, parce qu’une partie du temps passe dans des tâches qui ne rapportent rien : relancer un devis, répondre à des mails de prospection, tenir la comptabilité, chercher le prochain client. Ces heures existent, elles sont indispensables, mais elles ne figurent sur aucune facture. Voilà pourquoi tant de prévisions s’effondrent dès le premier trimestre.
Le résultat, c’est qu’un indépendant qui « travaille » cinq jours par semaine n’en facture souvent que trois ou quatre. Sur un mois, l’écart devient énorme. Et cette différence, personne ne la mentionne quand on parle de TJM autour d’un café.
Il faut aussi compter les jours creux : les semaines où un projet se termine et où le suivant n’a pas encore démarré, les périodes de vacances que l’on s’accorde sans solde, les arrêts maladie qui ne sont pas couverts de la même manière qu’en CDI. Bref, le nombre réel de jours facturables dans une année est bien plus bas qu’on ne l’imagine au départ.
Ce qu’il reste une fois les charges passées
Sur les 400 € encaissés pour une journée, il faut retirer tout ce qui part ailleurs. Les cotisations sociales d’abord, qui varient selon le statut mais qui pèsent toujours lourd dans le budget. Ensuite viennent les charges de structure liées à l’activité : assurance professionnelle, logiciels, matériel, éventuellement un espace de travail ou un comptable. Sans oublier les impôts et les provisions qu’un salarié n’a pas à gérer lui-même, parce qu’ils sont déjà prélevés à la source.
Prenons un chiffre d’affaires réaliste sur une année. Si seuls deux cents jours sont réellement facturables, ce qui est courant pour un indépendant qui gère aussi sa prospection, un TJM de 400 € donne un chiffre d’affaires annuel confortable sur le papier.
Une fois les charges et cotisations déduites, il reste un revenu net imposable nettement inférieur, parfois de moitié selon le statut et la gestion. Ce n’est pas la même chose que le total théorique, ni que le montant que beaucoup imaginent en multipliant simplement par douze.
Il faut aussi se méfier des comparaisons trop rapides avec le salariat. Un salarié qui touche 40 000 € brut annuel coûte à son employeur davantage que ce montant, mais il bénéficie en retour d’une protection, de congés payés, d’une mutuelle souvent prise en charge en partie. Le freelance qui affiche le même revenu net doit souvent financer tout cela lui-même, ce qui revient à rogner encore la marge. Sur ce point, voir aussi notre article sur expert comptable kbis prix.

Quel salaire brut équivalent pour un TJM de 400 € ?
Pour répondre à la question qui revient le plus souvent, il faut passer par une méthode de conversion. Celle que l’on retrouve dans plusieurs milieux professionnels consiste à prendre le salaire brut annuel d’un poste équivalent en CDI, à le diviser par 218 jours ouvrés, puis à appliquer un coefficient freelance compris entre 1,5 et 2. Ce coefficient couvre justement tout ce qu’un salarié n’a pas à assumer : les cotisations, les jours non travaillés, les périodes sans mission. On oublie trop vite ce point.
Appliquons ce raisonnement à l’envers. Un TJM de 400 € correspond à un salaire brut journalier d’environ 200 à 265 € une fois le coefficient appliqué. Sur 218 jours, cela donne un salaire brut annuel équivalent qui tourne autour de 44 000 à 58 000 €, avec une fourchette large selon le coefficient retenu et le statut réel. Autrement dit, celui qui facture 400 € par jour ne gagne pas comme un cadre à 80 000 €. Il gagne plutôt comme un bon profil intermédiaire, avec en plus les risques et l’instabilité du statut.
Ce chiffre fait grincer des dents, et c’est normal. Il remet en cause l’idée qu’un TJM élevé rime automatiquement avec confort financier. Sur le papier, 400 € la journée impressionne. Dans le portefeuille, après les mauvais mois et les charges, ça ressemble beaucoup plus à un salaire de milieu de carrière qu’à celui d’un consultant haut de gamme.

Pourquoi tant de freelances sous-évaluent leur tarif
Le problème principal vient du fait que la plupart des indépendants fixent leur prix en regardant ce que facturent les autres, sans jamais se poser la question du revenu net réel. Elles regardent le TJM affiché par un profil similaire sur une plateforme, ajustent à la baisse pour décrocher la mission, et se retrouvent piégées dans une spirale. Chaque nouveau projet leur coûte en énergie ce qu’il leur rapporte à peine en trésorerie.
Pour se repérer, il existe heureusement des repères publics. Le baromètre Malt indiquait en 2024 un TJM médian pour un développeur freelance senior en France autour de 600 à 750 €. Ce n’est pas un hasard si ce chiffre est si éloigné de celui dont on parle ici : c’est le signe qu’un tarif trop bas ne résiste pas longtemps à l’épreuve des comptes. D’autres baromètres annuels existent, publiés par des communautés Slack du secteur ou des groupes LinkedIn spécialisés, et ils valent la peine d’être consultés avant de se lancer.
Un bon réflexe consiste à ne jamais fixer son TJM sans avoir fait l’exercice à l’envers. Combien faut-il gagner net par mois pour vivre correctement ? Combien de jours sont réellement facturables dans l’année ? Quel est le taux de cotisation applicable ?
Une fois ces trois données posées, le tarif minimum apparaît de lui-même, et il est rarement aussi bas qu’on le croyait. Le site elizabethleriche.com aborde ce genre de sujets de gestion avec un angle concret qui peut aider à y voir plus clair quand on débute.
Les erreurs à ne plus commettre
Beaucoup de nouveaux indépendants répètent les mêmes impairs sans même s’en rendre compte. Un petit tour d’horizon de ce qui plombe le plus souvent un budget freelance aide à repérer les signaux avant qu’il ne soit trop tard. Le plus grave, c’est que ces erreurs se cumulent sans bruit pendant des mois.
- Confondre chiffre d’affaires et bénéfice, alors que la différence entre les deux décide de tout ce qui reste à la fin du mois.
- Facturer au feeling, sans avoir calculé le seuil en dessous duquel l’activité ne couvre plus les charges.
- Oublier de provisionner pour les cotisations, ce qui donne l’illusion d’un revenu plus élevé qu’il ne l’est vraiment pendant plusieurs mois.
- Travailler à perte pendant des semaines en espérant que le client suivant sera plus généreux, sans jamais remonter les tarifs.
- Ne jamais se comparer aux baromètres de son secteur, et rester bloqué sur un prix décidé il y a plusieurs années.
Repenser son tarif plutôt que de subir le sien
Un TJM trop bas ne condamne personne, mais il faut en avoir conscience avant de signer. La bonne nouvelle, c’est qu’il se corrige. Une fois que l’on sait combien de jours sont réellement facturables dans l’année, combien partent en cotisations et ce que l’on souhaite garder net, le tarif plancher devient évident. Il n’est plus une source d’angoisse, juste une donnée de départ.
Ça dépend aussi beaucoup du secteur et du statut choisi. Un développeur senior en portage salarial n’aura pas la même équation qu’une graphiste en micro-entreprise, et c’est normal. L’important n’est pas de tomber sur un chiffre unique, mais d’accepter que le TJM affiché n’est jamais le revenu. Entre les deux, il y a une réalité faite de démarches, de cotisations, de creux et parfois de nuits blanches à prospecter.
Au fond, la question à se poser n’est pas « combien je peux facturer la journée », mais « combien je veux gagner, et combien de jours cela me coûte vraiment ». Ce renversement change tout, y compris la façon de discuter avec un client. Et si le tarif actuel ne tient pas la route une fois les chiffres posés, pourquoi continuer à s’y accrocher ?

